La poésie peut-elle sauver le monde ?

Récite ta poésie ! As-tu appris ton poème ? Le premier rapport à la poésie est dans l’enfance souvent celui de la contrainte. Les mots qui s’enchaînent ne font pas toujours autant sens que les contes et les histoires. Les maîtres.ses ont beau inviter à les illustrer, à les mettre en chanson, les poésies quand elles ne sont pas fables restent souvent des incantations. Il y a ceux qui excellent dans l’art de la récitation et qui deviennent à ce titre une gloire familiale et d’autres à qui échappent toujours un quatrain. Pourtant en poésie, point de compétition et peut-être que l’oubli d’une partie d’un poème en est déjà une sublimation.

C’est souvent aux premières heures de l’adolescence que la poésie entre vraiment dans nos vies. Ses rimes, son phrasé, sa cadence, sa complexité sont du baume au cœur et la porte ouverte vers un ailleurs pour ces nouvelles âmes. Les premiers textes composés sont d’ailleurs souvent des poèmes qui sont le langage de l’être, du devenir au monde. Quand tout est flou, confus, complexe, lorsque l’avenir est incertain ; la poésie par sa forme quelque peu mystérieuse permet d’avancer. Tel un magicien, un peintre, un savant cuisinier, allongée sur mon lit j’assemblais adolescente des mots. Il suffisait que le stylo touche le cahier pour que l’alchimie opère. Noms, verbes, adverbes, adjectifs et autres conjonctions de coordination devenaient alors des formules aux grands pouvoirs. Coucher ces quelques mots sur le papier, les voir se matérialiser, entrevoir leur beauté et savoir qu’ils nous racontent bien plus que l’on ne le pense, qu’ils nous mettent à nu, tout en restant finalement suffisamment obscurs, comme s’ils n’avaient pas complètement levé le voile de la vérité.

Voilà l’effet cathartique de l’écriture poétique.

Puis le nuage de doutes qui entoure l’adolescence se lève. Se forment alors des certitudes qui, si elles permettent d’avancer, rendent la connexion avec la poésie plus difficile. La quête de l’utilité commence et avec elle l’envie de construire son avenir. L’ère « adulte » s’ouvre. Les mots doivent avoir un sens, leur arrangement former un propos construit et la lecture doit avoir un objectif précis. Les assemblages, les jeux, les images, les assonances, perdent alors de leurs pouvoirs. Ce ne sont plus les idées qui sont obscures, mais les poèmes qui nous deviennent opaques. Nous nous trouvons bien naïfs d’avoir noirci tant de cahiers de vers, de rimes et d’espoir. L’aspiration est désormais celle du roman, avec sa trame narrative qui nous fait croire que l’existence serait un enchaînement de causalités conduisant à une suite logique d’événements et, évidemment, à une fin hautement désirable. Ah le romantisme, celui qui nous fait croire que l’on peut avancer dans la vie selon un canevas bien dessiné, puis une péripétie arrive et chamboule toute l’histoire. C’est alors que l’on prend conscience des limites de la narration.

C’est là, dans l’incertitude de l’existence, dans les périodes de crise, quand plus rien ne semble tenir, que la poésie revient. Comme une nécessité, comme la seule manière de comprendre l’incompréhensible, comme une prière de reconnaissance pour le précieux des petites choses. Les poèmes reviennent dans nos vies quand toutes les certitudes ont été déconstruites et lorsque derrière les masques se révèlent de nouveau l’âme de l’enfant qui sommeille en chacun de nous. Quelques mots pour consoler des plus grands chagrins. Dans les grands bouleversements, il y a peu de choses que l’on puisse faire, il y a peu de peines qu’un poème ne puisse consoler. Chagrins d’amour, disparitions de proche, échecs, questions existentielles, tout dans le poème permet de trouver des réponses ou plutôt de ne plus en chercher activement. La puissance du poème, c’est comme la puissance d’un tableau en comparaison à la photographie. La poésie laisse dans les interstices libres du vers, toute sa place au vagabondage de l’esprit. Le poème ne devient pas tant dans l’action de son auteur, que dans la libre interprétation qu’en fait son lecteur. Tout devient alors possible, manger un pied, remplacer un mot, oublier un quatrain, quand nous lisons ou murmurons un poème.

Lorsque le monde semble perdre pied, que tous les exercices de rationalité semblent vains, la plume du poète vient réordonnancer l’univers. Cette plume refait du lien là où la beauté et l’amour avaient été effacés. Elle se fait aussi arme de résistance contre la froideur d’un droit rédigé par une minorité ou d’une plume acerbe utilisée à l’encontre de la fraternité. Pour écrire des poèmes, il n’y a pas toujours besoin d’encre, car la poésie c’est surtout un regard porté sur le monde. C’est voir dans l’infiniment modeste, dans le petit, dans le quotidien, la beauté de l’être, l’esthétique du rien qui donnent pourtant à chaque seconde son importance.

À l’heure de la performance, des conditions générales de vente imposées, des mails à traiter, des bouleversements qui s’opèrent… lire, écrire et vivre des poèmes, apparaît comme le plus grand acte de résistance, de courage. Qu’ils soient haïku, alexandrin, en forme libre, ou pièce de théâtre, les poèmes par leur simplicité, vacuité et beauté sont devenus d’autant plus nécessaires. Nous ne sommes pas nés pour être seulement utiles et productifs, l’expérience d’être sur Terre, d’être au monde, est aussi une expérience plus spirituelle. La beauté des poèmes permet de se reconnecter à sa présence au monde.

Il en faut du courage pour écrire des poèmes, il en faut des poèmes pour se donner du courage, sans courage point de poèmes. Pour accompagner ces heures nouvellement libérées de quelques poèmes je vous glisse ici les recueils qui m’ont récemment le plus touchés :

  • Il y a le monde, d’Alain Serres, qui est en si peu de page l’histoire d’une vie pleine d’aventure et de cœur et dont les vers parleront aux plus jeunes comme aux plus grands.
  • Enfin le royaume, de François Cheng, dont les vers empreints de spiritualité et d’optimisme donneront matière à penser nos expériences contemporaines. « Car vivre / C’est savoir que tout instant de vie est rayon d’or / Sur une mer de ténèbres, c’est savoir dire merci ».
  • Bright star, de John Keath, comme une méditation et une invitation à nous rapprocher de la nature.
  • Le plâtrier siffleur, de Christian Bobin qui par la singularité de son regard au monde nous permet de voir la poésie dans chaque choses et invite à retrouver de l’estime dans les actions du quotidien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.