camarade maman, Yan Pradeau, éditions La Tribu, 19 août 2026, 304 pages 21 euros
NOTE DE L’ÉDITEUR : cette chronique a été livrée sans correction de la part d’une IA.
Le génie et la folie, la bourgeoise et la lutte des classes, l’Histoire et les mathématiques, l’amitié et la maladie, l’Allemagne de l’Est et Normal Sup, les secrets de famille et ceux d’État, voilà autant de thèmes qui se croisent dans ce roman captivant qui dépeint à travers le récit d’Eugène un moment si particulier : la fin des années 1980 entre la France et l’Allemagne.
Eugène Hofmann a vingt-deux ans, il vit rue Guynemer dans le VIe arrondissement de Paris, il côtoie les bancs de l’ENS et a beaucoup d’affection pour sa voisine Suzanne, pour laquelle il éprouve des sentiments. Le portrait en surface pourrait paraître banal, ce qui se cache derrière l’est beaucoup moins, Eugène réside avec sa maman, Joanna dans sa loge de concierge et dort à même le sol, il est apatride et trouve dans l’algèbre un espace de liberté et de repos de l’âme.
Le roman s’ouvre sur une phrase à la Camus « J’ai perdu ma virginité et ma mère le même jour ». Après cette disparition, Eugène essaye d’oublier sa réalité en fuyant dans les luttes estudiantines de l’époque, mais le besoin de comprendre cette mère qui ne parlait jamais d’elle-même le rattrape.
Yan Pradeau signe une fiction rythmée, engagée, lucide sur le monde politique et économique qu’elle traverse. L’écriture est originale et fluide, et l’on se laisse emporter sans effort. Une belle manière d’aborder cette période de l’Histoire, notamment avec des lycéens ou des étudiants.
À l’heure où l’on s’alarme du sort de la presse et où la place des femmes dans les rédactions reste un combat, un roman de la rentrée exhume une pionnière qu’on avait presque oubliée : Séverine, première femme à diriger un grand quotidien français.
Le Bureau des audacieuses, Mélanie Sadler, éditions La Tribu, 19 août 2026, 384 pages, 22 € (14,99 € en numérique).
Quel privilège délicieux, durant l’été, que de travailler comme actrice de la chaîne du livre et de pouvoir passer les heures chaudes de l’année à savourer les dernières créations littéraires. La rentrée se prépare comme un grand festin : les épreuves s’alignent sur la table, encore tièdes, et l’on hésite devant le plateau. J’ai picoré dans la sélection sans ordre établi, et je vous livre ici le retour de ma première trouvaille, celle que l’on repère du coin de l’œil et que l’on ne lâche plus.
Un mets de choix. Une écriture magnifique, moderne et énergique, qui vous emporte à chaque page. Une autrice dans la lignée intellectuelle des grandes dames de l’écriture d’aujourd’hui, comme Julia Kerninon ou Lauren Bastide. Un feuilleton historique mijoté longtemps, un travail fouillé nourri d’archives et de périodiques numérisés (ce qui n’est pas un élément anodin pour moi qui travaille aussi dans la médiation numérique de notre patrimoine).
Comment servir la tranche de vie d’une femme si forte, si singulière, mais aussi une tranche d’histoire à cheval entre deux siècles (XIXème et XXème) qui ont bouleversé tant de rapports aux choses ? Tout cela peut se faire de manière incarnée, et Mélanie Sadler y parvient avec une justesse rare.
Dans ce roman au fond historique très fouillé, vous partez à la rencontre de Séverine, femme journaliste pionnière, redonnée à la vie sous la plume de l’autrice, dans un siècle où les femmes n’étaient encore que des mineures incapables, non dotées de droits politiques. On y croise aussi toute la société politique et engagée de l’époque : Marguerite Durand, fondatrice du quotidien féministe La Fronde, et cette galaxie d’audacieuses qui, des salons bourgeois corsetés aux sous-sols enfumés des journaux, des couloirs du palais Bourbon aux premiers congrès féministes, feront entendre la voix des femmes coûte que coûte.
L’autrice nous fait goûter les défis de ce temps, les tensions sociales, la montée des nationalismes et les déchirures de l’affaire Dreyfus, non sans échos avec la période actuelle, de manière si vivante, si fine et si riche qu’elle réactive la curiosité pour mieux comprendre cette période de notre histoire, et peut-être ses ramifications.
C’est un roman qui se déguste avec les cinq sens. On y rencontre le chien de Zola, on y goûte aux mets de l’auberge des Trois Marches à Rennes, on sent la douceur des tissus des robes et l’odeur de l’encre sur le papier chaud, à mesure que se forge le destin d’une femme dont les choix de cœur et de conscience politique vont la mettre en marge des attentes de la bonne société bourgeoise, et dont la pureté d’âme l’appelle à s’engager sur tous les combats qui lui semblent importants. Une belle manière, aussi, de redorer le blason du journalisme et d’y re-voir le rôle de cette profession comme facteur de changement social.
Un régal pour toutes celles et tous ceux qui aiment les romans qui se lisent bien, les romans qui augmentent l’existence, les romans presque feel good et même, je dirais, pour ceux qui aiment les enquêtes, tant le suspense de ce destin nous tient. Bref, un livre idéal pour faire un pas de côté par rapport au genre littéraire doudou que l’on peut avoir : une gourmandise sans culpabilité, de celles qui nourrissent vraiment.
Lire Séverine depuis la Moselle n’a rien d’anodin. Sa génération a vécu la guerre de 1870 et l’arrachement de l’Alsace-Moselle, cette blessure que notre région porte encore dans sa mémoire. En conservatrice, je mesure chaque jour combien ces archives de presse, aujourd’hui numérisées, forment une mémoire fragile qu’il faut sans cesse réactiver, comme le permettent des projets de conservation tels que Limédia. Le roman de Mélanie Sadler fait précisément cela : il redonne chair à des voix que le papier jauni gardait en sommeil.
Twenty years ago the professional organizations of the book chain, following the success of the World Book and Copyright Day had the idea to nominate the best city program aimed at promoting books during the period between one « Book Day » and the next. UNESCO as the international organization aiming to foster peace through cooperation in education, sciences and culture decided that it would grant its moral and intellectual support to the conception and implementation of this initiative. That is how in 2001, Madrid became the first city to be designated as the World book capital.
This initiative was a way to promote books and reading in local communities as well as foster some new collaborations between actors of the book chain like authors, publishers, book shops, libraries and so on. The criteria on which the nomination by the Advisory Committee – made up of one representative of the International Authors Forum, the International Federation of Library Associations and Institutions, the International Publishers Association and one UNESCO representative – are still the same as twenty years ago and mainly focused on the implication of all the organizations working with books in the development of a program promoting reading and writing to a large audience.
Cities from all continents, from western countries to developing ones, have received this designation. The particularity of this program is that it does not come with financial support and it is down to the organizer to raise funds and find the budget to develop the activities intended. Reports from former World Book capitals suggest that the program has played a key part in the advocacy for books and reading. Within Europe the role of books, reading and libraries still need to be championed but overall the policies in favor of literacy are implemented which raises the question of the purpose of applying for such a designation especially considering the financial situation of many local authorities.
In 2015, the UN General Assembly adopted the Sustainable Development Goals defined in Agenda 2030. UNESCO being part of the United Nation organization is also involved in the implementation of actions that improve health and education, reduce inequality, and spur economic growth, all while tackling climate change and working to preserve our oceans and forests. Many programs carried by UNESCO are taking into account the SDGs framework and the designation of future World Book Capital should also take this element into account. Moving forward if the World Book Capital designation is linked with environmental and social justice issues, applying for it might be more meaningful for countries over the world but especially in the EU.
Reading is an essential skill for people to help them access information and form their opinion on key issues about society and our planet. Books still represent a great way to access knowledge, stories and testimonies that can help everyone be informed, inspired and more aware of the world we live in as well as helping people take actions. Libraries have understood it for a long time and are institutions at the crossroads of so many issues such as education, employment, health, environnement… Ioannis Trohopoulos, who conducted the project of the Stavros Niarchos Foundation Cultural Center in Athens and then served in Greece as the head of the Athens 2018-World Book Capital, he convinced that the future for literacy and book related programs is to reflect, among other things, the current issues the world is facing especially regarding the environmental crisis. Events like the World Book Capital should take this into closer consideration especially now that the COVID 19 sanitary crisis has shown us the fragilities within our societies.
As Director-General of UNESCO, Audrey Azoulay mentioned in her speech on the occasion of World Book and Copyright Day 2021, « the power of books must be fully harnessed. We must ensure their access so that everyone can take refuge in reading, and by doing so, be able to dream, learn and reflect », and may I had : act about global issues.
Article initialement publié le 22 février 2021 par Ouest France
La municipalité de Pacé (Ille-et-Vilaine), vise le long terme pour la transformation de sa médiathèque. Pour cela, elle regarde ce qui se passe ailleurs et envisage de consulter les habitants.
Prévue pour durer (la commune de Pacé, en Ille-et-Vilaine, compte aujourd’hui plus de 12 000 habitants), la Médiathèque s’était déjà transformée en 2017, posant les prémisses d’une évolution suivant les nouvelles pratiques culturelles, qui en faisait « un 3e lieu de vie après la maison et le travail ».
Le maire, Hervé Depouez, suit son programme : une réunion a eu lieu entre des élus, l’équipe de la médiathèque, Nicolas Bedon, créateur des 7 lieux, à Bayeux (14), et Floriane Marielle Job, la directrice du centre Puzzle, à Thionville (57), deux lieux multimédias innovants.
Quel équipement en 2050 ?
« On a une démarche réfléchie et construite pour adapter le bâtiment existant, voir le modifier, explique le maire. L’idée de s’inspirer de puzzles n’a rien d’incohérent, tout peut avoir sa place en bibliothèque ; à condition que ça corresponde aux besoins du territoire », renchérit Annabelle Hamon, directrice des affaires culturelles. Nathalie Lefebvre-Bertin, adjointe en charge de la culture, ajoute : « C’est un projet important de développement socioculturel. »
Aujourd’hui on ne vient pas seulement pour emprunter des livres, on retrouve des copains au sortir du collège, on vient lire sur place en sirotant un thé ou un café (avant le Covid…). Les défis des médiathèques, aujourd’hui, sont de s’ouvrir à ce qui se fait en France mais aussi à l’étranger, il faut rendre les lieux plus attractifs pour en augmenter la fréquentation : « Il faut définir les attentes en se projetant de 2025 à 2050. À court terme, on va avoir une réflexion et un diagnostic sur l’évolution de ce type d’équipement sur plusieurs années ; à moyen terme (2023) sa réalisation, avec un architecte, et à long terme, on pourra suivre cette évolution et l’adapter. »
Les usagers seront concertés
Dans l’immédiat sont prévus des ateliers entre élus et salariés pour faire un état des lieux des besoins et des envies, qui vont permettre de trouver des pistes de changements ou d’aménagements possibles. Ces pistes seront soumises à concertation avec le public.
Puis viendra l’étape de construction du projet, réutilisation, réaménagement, extension des formes ou des surfaces… Tout est possible dans l’avenir proche mais durable de la médiathèque.
Article initialement paru dans la revue Tire-Lignes 2020 portée par l’agence Occitanie Livre et Lecture.Mes remerciements à Virginie Franques pour son invitation.
“Ils ne lisent plus, il n’y a que la vidéo qui compte, ils ne connaissent plus le toucher du papier, Netflix a supprimé tout leur temps de cerveau disponible…” À en croire le discours ambiant, la lecture serait belle et bien une pratique en perte de vitesse. Jeunes, et moins jeunes, auraient perdu toute capacité à s’immerger dans un contenu culturel d’une durée supérieure à une vidéo Tik Tok.
Ceux qui ont fait le choix de placer l’écrit au cœur de leur métier, l’ont fait parce qu’à travers ce médium ils ont trouvé un vecteur unique pour développer l’imagination, diffuser des idées ou s’évader. Pour l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre, l’écrit est un outil d’une richesse incroyable pour l’être humain. L’objet livre, dont la forme s’est solidifiée au cours du XIXe siècle, semblait être le moyen le plus efficace et économique de diffuser les histoires et les savoirs. Le lien entre la narration et l’homme est pourtant bien plus ancien que le livre. Le pouvoir du récit est sans commune mesure pour mobiliser les énergies, enseigner une Histoire ou lancer des révolutions. Tout cela serait-il en péril ?
Le livre, en tant qu’objet, n’est pas la seule forme de transmission. Si on laisse de côté le son, la vidéo et les autres développements digitaux, il nous reste le texte, brut. L’écriture n’est plus aujourd’hui l’apanage des nobles et des rentiers. Les blogs, réseaux sociaux et plateformes d’auto-édition sont autant de signes qu’aujourd’hui chacun peut et veut faire entendre sa voix. Nous n’avons au cours de l’anthropocène jamais autant lu et écrit. En tant que médiateurs culturels, il nous appartient de nous réjouir de cette réalité et de mettre le pessimisme au placard, afin de repenser de nouveaux chemins vers la lecture, car les enjeux demeurent importants. La fin de de l’ère de la prescription et la généralisation de l’horizontalité, entre la production et la consommation de contenus, conduisent à enfermer, au fil des algorithmes, les individus dans des bulles informationnelles et des communautés. Cette perte d’un socle commun risque de fragiliser le développement d’une pensée de société, de la culture du débat et du lien social.
Lire ou entendre un texte, c’est pousser la porte vers un univers qui nous est étranger, c’est découvrir des idées, des sentiments, des contraintes, des vécus qui nous sont autres. La confrontation avec cette altérité nous permet de nouer du lien, de comprendre la complexité du monde. Les livres ne nous enferment pas, ils nous ouvrent. Comment construire de nouveaux chemins vers le livre, ces boîtes un peu magiques qui nous permettent de découvrir de nouvelles expériences ? Il faut continuer à sortir d’une vision cloisonnée de la médiation littéraire. Les voies du livre sont forcément multiples, s’éloignent parfois des feuilles de papier reliées, font la place à tous les genres, toutes les formes et permettent aussi au lecteur de créer son propre récit
Il revient aux passeurs que nous sommes de s’emparer avec joie et créativité, de cette nouvelle mission qui implique forcément de désacraliser un peu l’objet livre pour le rendre plus proche de chacun. Contextualisons les classiques, questionnons-les, adaptons-les. Délocalisons les médiations littéraires au plus près du quotidien, permettons à chacun de participer. Réinventons les manières de lire, d’écrire, de diffuser pour faire de la place à tous. Recueillons de nouvelles voix, des récits qui demeurent marginalisés, pour qu’ils fassent Histoire eux aussi. Déclamons, partageons, rendons ludiques les textes. Prescrivons des histoires comme des remèdes aux crises existentielles. Traduisons, encore et toujours pour abattre les frontières physiques et de l’esprit.
La tâche est grande mais elle permet de réinventer, de remettre dans le vivant le processus d’écriture et de diffusion qui n’a cessé d’être interrogé à travers les siècles, comme le souligne le poète John Ruskin, cité par Marcel Proust dans sa préface de la traduction du Sésame et les Lys. “Il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, parce qu’elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute la journée – rois et hommes d’État attendent patiemment non pour accorder une audience, mais pour l’obtenir – nous n’allons jamais la chercher dans ces antichambres simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous n’écoutons jamais un mot de ce qu’ils auraient à nous dire”. Alors lisons, écoutons, partageons les textes qui n’attendent que nous pour prendre vie.
Cette formation s’est déroulée le 06 oct. 2020 et est à revoir sur la plateforme IdealCo.
La crise du COVID 19 a conduit chaque service et structure culturelle à se repositionner et à relever de nouveaux défis de manière quotidienne pour continuer les actions de diffusion, de création et de transmission. Quels enseignements peut-on faire et quels sont les enjeux qui se présentent en cette rentrée ?
Acteurs culturels vous avez relevé au quotidien les défis que la crise sanitaire vous présentait. Venez échanger, mettre en perspective et prendre du recul sur ces derniers mois afin de commencer cette nouvelle saison avec des pistes de travail et une énergie retrouvée.
Les enseignements de la crise sanitaire sur : les modes de travail, la communication, l’offre de service web.
Les défis à relever : le management, l’inclusion et les droits culturels, l’éducation artistique et culturelle, l’éducation artistique et culturelle, les partenariats, les modèles économiques, le soutiens aux professionnels.
Animation d’un atelier autour de la thématique « Nouveaux lieux culturels et écosystèmes territoriaux » et réalisation avec Manon Klopp d’une vidéo retraçant des échanges avec différents responsables de structures culturelles émergentes en France.
« La pratique artistique me permet de me sentir inspirée, de m’ouvrir au monde et c’est cela que j’ai envie de transmettre dans le pilotage de politiques culturelles »
Floriane-Marielle Job est diplômée de Sciences Po Toulouse en 2015 après un master en affaires publiques. Elle est directrice d’un tiers-lieu culturel à Thionville (Moselle) et rédige des articles sur son blog « La boîte à idées du manager culturel ». Elle donne aussi des formations, à l’IEP de Strasbourg ou chez idealCO où elle est intervenue grâce au réseau SPAF, et est également membre du bureau de l’association de diplômés de son IEP d’origine.
Pouvez-vous me détailler ce qu’est ce tiers-lieu culturel à Thionville ?
C’est un lieu de vie au cœur de la ville où chacun peut avoir accès à une offre culturelle riche : lectures publiques, expositions d’art contemporain et numérique, ateliers de familiarisation au numérique et d’inclusion numérique, ateliers d’art plastique avec l’association hébergée dans nos murs. C’est la singularité et l’intérêt du projet qui m’ont donné envie d’y travailler.
Pourquoi vous êtes-vous orientée vers la culture ?
L’art, la créativité et la culture au sens large ont toujours nourri mon quotidien. Créer et rencontrer le beau sans se poser la question de l’utilité est, selon moi, ce qui nous rend humain. J’ai toujours eu une pratique artistique, elle me permet de me sentir inspirée, de m’ouvrir au monde et c’est cela que j’ai envie de transmettre dans le pilotage de politiques culturelles. La part grandissante de nos pratiques numériques au quotidien vient également bouleverser notre rapport à la culture, je trouve ce positionnement à la croisée des chemins entre art et technologie riche de possibles.
Quelle est la place des femmes dans ce domaine ?
Les métiers de la culture sont fortement féminisés mais comme beaucoup de secteurs les postes stratégiques ne connaissent pas toujours la même parité. Être une femme jeune dans un poste de direction n’est pas un positionnement forcément évident et il faut trouver et défendre sa voix. J’ai la chance de pouvoir collaborer avec beaucoup de femmes directrices au niveau local comme national et je trouve une très grande richesse dans ces échanges.
Pouvez-vous me parler de votre intervention en juin chez idealCO, une plateforme de formations en ligne à destination du secteur public ?
Je suis intervenue chez idealCO autour de la conduite des politiques culturelles. J’ai pris contact avec Mathilde, trésorière de Sciences Po au Féminin et responsable du pôle experts chez idealCO, à la suite d’une publication sur le groupe d’échanges de l’association. J’ai trouvé la démarche de la structure intéressante. Je pense que la période actuelle a prouvé la nécessité de repenser nos modes de formation professionnelle et que les structures ayant intégré les pratiques numériques ont prouvé qu’elles étaient plus réactives et adaptables aux changements de contexte.
Qu’attendiez-vous du réseau SPAF ?
Il est bon de pouvoir partager et échanger sur les inégalités et les difficultés qui diffèrent selon qu’on est une femme ou un homme. J’ai rejoint le réseau surtout pour entendre toutes ces voix de femmes dans leurs différents domaines. Je ne pensais pas en bénéficier professionnellement parlant. J’ai été très agréablement surprise de voir les offres et échanges sur la page Linkedin de l’association.
Auriez-vous des conseils pour des étudiantes qui voudraient s’orienter vers la culture ?
La culture est un domaine très large avec différentes carrières possibles. Ce sont de beaux métiers car souvent des métiers de passion. Cela va malheureusement souvent de pair avec des longues semaines de travail et une politique salariale moins dynamique que dans d’autres secteurs. Les risques de désillusion existent mais les formations des IEP permettent d’avoir un bagage solide sur les aspects administratifs, de communication, de gestion de projet et de liens avec l’international. Je pense que les étudiantes des IEP qui souhaitent s’orienter vers ces carrières ont toutes leurs chances.
Même pas 30 ans et déjà trois ans qu’elle pilote Puzzle, ce tiers-lieu hybride qui contribue au rayonnement de Thionville, comparable pour elle à un « organisme vivant ». La crise sanitaire n’a rien terni de son enthousiasme, de ses envies. Et pour cause : en ces murs, Floriane-Marielle Job continue de poursuivre ses rêves de gosse.
La question nous brûle les joues, alors arrive un moment, automatiquement, où elle nous échappe. Votre âge, Floriane-Marielle… Tout de même, votre âge… On n’a pas poussé le devoir professionnel jusqu’à déclencher des investigations plus minutieuses mais elles ne doivent pas être légion, dans le pays, les jeunes femmes de moins de 30 ans portées au gouvernail d’un équipement de la dimension et de l’aura multidimensionnelle de Puzzle, paquebot-écrin de 4 500 mètres carrés dévolus au va-et-vient du public – 5 000 en y ajoutant la partie administration – digérant jusqu’à 3 000 visiteurs journaliers en dehors des périodes pandémiques. Elle avait 26 ans quand elle s’est ancrée ici, en 2018. Elle en a 29 en ce printemps, et balaie la question d’un de ces rires qui invitent à la suivre, sans résistance : « J’avais roulé ma bosse avant de postuler, c’est ce qui m’a donné confiance. Et envie. Si on ne tente pas sa chance au moment où l’on arrive dans le monde professionnel en étant emplie d’énergie… » Dans son bureau vêtu de blanc où elle reçoit, un masque sur le nez, la prunelle aux aguets, la phrase se poursuit sans elle, évidente. Au fond c’est un peu ça, son parcours : une histoire d’évidence dont le déroulé devait la conduire jusqu’ici. Même en avance, très en avance, sur les temps de passage.
Floriane-Marielle Job est non seulement lorraine, mais également meusienne, et c’est le terreau de toutes ses vocations. Son enfance en territoire rural, elle pourrait se satisfaire de la regarder passer. Elle la traverse, la sublime, sans jamais cesser de glisser le nez à la fenêtre. « Je passais ma vie dans les bibliothèques, les expos, des ateliers de danse… » Certes, ses parents ont toujours manifesté une curiosité pour toute chose et, chez elle, on a constamment « bidouillé » tout un tas de trucs, « on créait, on fabriquait » : sculpture, bricolage, jardinage, cuisine… Mais elle, Floriane-Marielle, c’est encore différent. Au fond d’elle, une flamme. Qui déjà brille. Et brûle. Alors, la culture. Les cultures. Incandescentes. « L’école a joué un rôle important. »
Des finances publiques à la culture
La voix est claire, une autoroute. Les mots choisis, elle sait leur portée. On le devine à l’écouter en ce midi éclaboussé de lumière pailletée de doré : l’école comme plus tard les études, elle a adoré s’y plonger. Étudiante, elle opte pour Sciences Po, à Toulouse. Elle a soif de service public. S’oriente vers les finances publiques. Séquence initiatique dont, aujourd’hui, elle dit qu’elle représente « un atout ». Se pose, quand même, à un moment. Se gratte la tête. Réfléchit. Repense à la gamine qu’elle a été, celle qui s’empiffrait de lectures et d’émerveillements. « Je me suis demandé : “Est-ce que tu avais envie d’être inspectrice des finances publiques à 15 ans ?” ». De là, bifurcation. Plus que ça, même : un virage à l’équerre. Sur une impulsion, elle ambitionne et réussit le concours de conservateur territorial des bibliothèques. Sans préparation. « Presque sans préparation, oui… » Elle le souffle du bout des lèvres, un demi-ton en dessous, rectifie sa frange, range ses cheveux, faudrait pas donner à croire qu’elle est là pour rouler des mécaniques. S’ensuit un compagnonnage long de dix-huit mois au sein de l’Institut national des études territoriales (Inet) et d’« une promo extraordinaire ». Dunkerque, Toulouse, Pantin, le Haut-Rhin… Une existence sur les rails. Elle s’inflige 80 000 kilomètres en train sur la période, à l’issue de quoi « on est armé pour diriger un lieu culturel ». Les finances publiques, Sciences Po, ce chapitre dont elle a tourné les pages ? Tout n’est pas si loin derrière elle, des contacts demeurent avec ses anciens camarades de promo : « Beaucoup sont à présent dans des cabinets ministériels, d’autres ont monté leur boîte ou travaillent comme cadres dans la fonction publique. Toute une richesse de parcours. » Richesse qu’elle enseigne à son tour lors des cours dispensés à Sciences Po Strasbourg. « La transmission », c’est un moteur.
Richesse dont elle a fait un atout, aussi, au moment de postuler à la direction de Puzzle. Elle se remémore le jour où elle s’est présentée à l’entretien d’embauche : « Je me suis dit : “Wow… C’est peut-être ici que je vais travailler.” Puis le regard acéré du professionnel a pris le relais, et j’ai commencé à discerner ce qui pouvait être amélioré. » Un rire, à nouveau. Un souvenir, encore, celui d’« un accueil chaleureux », d’« un alignement des planètes », comme elle dit, coïncidant avec sa prise de fonctions. Puzzle, elle connaissait bien sûr avant même d’y tenir un rôle – le premier. De loin en loin, c’est un projet qu’elle avait suivi du coin de l’œil. Qui l’émoustillait. Qui cochait toutes les cases en matière d’épanouissement : « Je voulais un lieu pluridisciplinaire, avec une dimension internationale, dans une ville où je pouvais me déplacer à pied. » Elle a réussi son grand chelem. Sans considérer que la partie est pliée : « On est ici dans un lieu hybride, c’est un organisme vivant, il y a toujours une cellule qui en bougeant modifie tout l’écosystème. Ce qui fait que l’on n’a jamais de réponses de manière définitive. » La crise sanitaire, par-dessus le marché, a transformé le climat. Floriane-Marielle Job suggère une visite. On suit ses pas. Ici, la médiathèque, aérée. Là, l’espace expositions. Plus loin, des îlots de création, un studio d’enregistrement, un espace « gaming »… Elle ouvre chaque porte, fait tinter son trousseau de clés. Peu de visiteurs. À cause du virus, certains sont dissuadés. « Mais les gens vont revenir. » Au fond des yeux, une certitude.
Lire et nager
Quant à elle, elle ne regarde guère plus loin que l’horizon des réouvertures promises. Elle souhaite encore améliorer la scénographie de Puzzle et programmer pour la prochaine saison des entretiens avec des grands témoins capables d’éclairer les recoins pénibles de notre époque. La suite, elle verra. Sa carrière s’est élancée en tapant très vite, très fort. « Je ne me suis pas facilité la vie, j’avoue. Si prochaine étape il y a, il ne faudra pas la rater. » On stoppe là dans les projections. Sauf à imaginer à sa place qu’un jour, elle écrira. Elle publiera. Un roman jeunesse, c’est à parier. Écrivaine, oui, pourquoi pas. En hommage à la fillette qu’elle était : « Lorsqu’on apprend à lire, c’est comme lorsqu’on apprend à nager. Tout devient possible. À l’époque, j’ai pensé que c’était le plus beau métier du monde. » Floriane-Marielle Job a plein, plein d’histoires à raconter.